mercredi 2 octobre 2013

B-Movie, R-rated, films XXX et série Z





Bad Biology (Sex addict), Frank Hennenlotter, 2008, Etats-Unis   



  Ma portion de notre abécédaire du Train fantôme cuvée 2013 débutera pour ma part avec une authentique série B, dont le titre rend pleinement et doublement grâce à sa lettre toute secondaire. Il faudrait ajouter que son auteur, Frank Henenlotter, est un habitué du genre et de sa lettre de prédilection, avec des titres comme Basket Case 1, 2 & 3, Brain damage, ou encore, donc, ce fameux Bad Biology, dernier de ses films après 16 ans d’absence des écrans – et je n’ose dire du Grand écran, du fait de l’inévitable destin « direct to video » de ce pur produit de série B.




       Pour être tout à fait franc dès l’abord, avouons que l’on ne peut estimer cette œuvre d’après les usuels critères de jugement en matière de film de genre. Si l’on veut bien admettre qu’à sa manière, certes pauvre, voire misérable, Henenlotter est bien un auteur dont les « postures » n’ont rien de ridicules a priori, lorsqu’on pourrait les comparer à celles d’un Lynch ou d’un Cronenberg, alors il est fondé de tenter de tirer tout ce qui peut l’être de cet objet filmique relativement peu identifié, et qui pourrait prêter à sourire, voir à la franche raillerie, si l’on ne voulait l’aborder avec quelque bienveillance, peut-être certes légèrement indulgente…
     Toutefois, envisageons assez platement d’abord l’argument de cet authentique film d’horreur et tentons de l’insérer dans la filmographie de son auteur, dont je ne peux que vous recommander la (re)lecture du post du 5 octobre 2012 au sujet de Basket Case, écrit la saison passée par notre camarade le Chef de gare à l’occasion de nos pérégrinations au fil de l’année 1982.

     A ce propos, une première petite digression en guise de promenade du côté de la 42ème rue New-Yorkaise, en vue d’explorer les frontières du genre qui nous intéresse, frontières avec lesquelles ne cesse de flirter Henenlotter dans ce Bad biology dont le titre trahit une certaine écologie de notre cinéma de prédilection. Amateurs du genre, nous connaissons la propension du système à vendre ses « produits » en s’appuyant sur l’obscénité propre à son registre : de l’horreur, entendez du gore, des scream queen légèrement vêtues, des bêtes de foire, de la bassesse pourrait-on dire, du phénomène, de l’étrange, de l’excentrique, l’essence d’un genre dont le principe tient dans le double mouvement de fascination/répulsion qui devrait nous faire horreur et nous captive pourtant. L’une des définitions, à la fois du cinéma certes, mais aussi de toute œuvre « dramatique » depuis pas loin de 25 siècles, rien de bien neuf sous le soleil donc… Et pourtant, lorsque le cinéma hollywoodien s’est libéré de sa propre autocensure, instituée dans les années 20 afin de garantir son exploitation des interventions extérieures et notamment gouvernementales, toute une codification sophistiquée s’est trouvé subvertie en système de promotion. D’aucun considèreront que c’est paradoxalement à ce moment-là, vers la fin des années 60 et le début des années 70, lors de la grande « libéralisation » du cinéma autant que des mœurs, que non seulement a explosé le carcan autorégulateur d’Hollywood et qu’il devenu possible d’envisager la représentation de scènes jusque là inenvisageable en dehors de la clandestinité, mais aussi que ce qui composait la marge d’une industrie corseté a finit par atteindre son centre, et que le genre, loin de demeurer dans ses espaces de niche, a achever d’envahir tous les écrans – et aujourd’hui, absolument tous les écrans, quand le nom de domaine .xxx sur Internet est devenu l’un des plus abondant. Le fameux R-rated, qui signifiait à l’origine simplement le fait pour une œuvre de n’être pas à destination d’un public d’enfants ou d’adolescents, sans pour autant relever de la pornographie, correspond désormais dans l’imaginaire hollywoodien à un film qui représentera forcément du « full frontal nudity » ou autre « explicit scene or language », à la fois argument de vente et limitation commerciale de fait. L’apparition de la classification X dans les années 70 a achevé de renverser ce système dès lors que cette catégorie authentiquement « pour adult » n’avait plus de conséquence dans les tribunaux : le système d’autocensure s’est fait système de promotion, et la floraison de cinémas vantant le XXX sur la 42ème rue dans les années 70 n’a finalement été éradiquée que par sa domestication extrême et sa prolifération généralisée. D’où la difficulté de même seulement dégager une marge dans un système désormais totalement envahi par le majoritaire : même dans ce qui semble à l’écart, hors la vue des circuits les plus traditionnels de diffusion, se sont multipliés les espaces spécialisés et pourtant génériques, comme des biotopes d’un écosystème, celui de la production audiovisuelle, qui ne connaît plus ni marge, ni centre. Les cinémas de la 42ème rue, loin d’avoir disparus, sont désormais partout, dans une version publique acceptable et « multiplexée » en périphérie des grandes villes, dans une version domestique et anonyme sur l’Internet avec la généralisation du streaming et du téléchargement « décomplexée ».  Cette physiologie d’un cinéma qui ne cesse de s’altérer est peut-être toutefois le dernier sujet d’un authentique cinéma de genre, dont l’essence n’a jamais cessé d’être mutante, monstrueuse littéralement. Fin de la digression. Et retour à Henelotter…
     Que nous conte ce fameux Bad Biology, assez explicitement traduit (!) Sex addict en français ? De nos jours, une jeune femme, dans la fraiche trentaine, passe de bras en bras en quête d’un compagnon digne de ce nom, d’un amant devrait-on dire, et dans toute la plénitude de ce terme : d’un homme qui lui procure la satisfaction sexuelle dont elle semble à la fois avide et en permanence insatisfaite. Une femme à la sexualité dans le même temps débridée et insatiable, inaccomplie pourrait-on dire, pour décliner les adjectifs dont le préfixe signifie toute la négativité. Une « bad » sexualité, pour donner quelque signification au titre du film, si l’on admet que la traduction française de ce terme combine au moins autant le malheureux que le cruel – d’une cruelle et malheureuse sexualité, voilà donc qu’elle va être l’histoire de ce Bad biology.
     On pourrait aisément transposer cette histoire d’une femme insatisfaite chronique en quête d’une satiété toujours à venir dans nombre de genres du cinéma contemporain, notamment américain : la comédie teenage farfelue, à la American Pie, le film indie un peu sombre et sérieux à la Sexe, mensonge et vidéo, ou bien encore dans un registre plus marginal le film porno à petit budget se contentant d’aligner les séquences de coïts sur la base d’un scénario minimaliste. Il y a un genre dans lequel l’argument de Bad biology ne semble pas forcément opérant dès l’abord, c’est le film d’horreur. Et pourtant, quant à ses codes de fonctionnement, le film de Henenlotter appartient bien à cette catégorie. Nous le savons, dans le cinéma fantastique en général, la Mort flirte souvent avec l’Amour, et dans l’américain en particulier, le Mal avec le Sexe. C’est évidement vrai des slashers dont l’un des fondateurs, Wes Craven,  a lui-même fait la théorie dans sa roublarde série Scream, c’est vrai également de d’un certain nombre de films de monstre dans lesquels la dimension sexuelle du monstre en question est précisément ce qui permet au moins pour le spectateur de fabriquer ce rapport de fascination/répulsion le plus souvent à l’œuvre dans le cinéma fantastique. Cette émotion impure d’ensorcellement pourrait-on dire pour reprendre un terme tout puritain, en l’occurrence Bad biology en joue et surjoue. C’est que Jennifer, la jeune femme en question, se vit comme un monstre, littéralement – une femme à sept clitoris ! – mais aussi symboliquement et moralement. Lors du coït, lorsque l’excitation devient trop vigoureuse, il lui arrive fréquemment de se laisser envahir par une violence toute érotique, qui parfois, laisse ses amants sur le carreau, au beau milieu d’une flaque de sang.  La monstruosité de Jennifer s’incarne également dans son système de reproduction : certes, le sexe permet d’abord de se reproduire, avant de prendre du plaisir, mais chez elle, si le plaisir tarde, la procréation est quant à elle précipitée : quelques heures après l’amour, elle accouche inévitablement d’un fœtus braillard et immonde, dont elle n’hésite d’ailleurs jamais à se débarrasser comme d’un vulgaire étron…
     Ces quelques lignes peuvent vous donner une idée du style de narration de ce Bad biology. Nous sommes dans l’excès, franc, assumé et incongru, mais nous y sommes avec une assurance dont le culot ne lasse pas de surprendre. La situation décrite ci-dessus n’est que l’exposition d’un film qui ne va cesser de pousser plus loin l’extravagant au point certes d’un peu parfois perdre le spectateur. Mais tout ceci se montre et se raconte de la manière la plus sobre possible. Nul effet baroque dans un premier temps : le film s’ouvre sur un long plan fixe sur Jennifer attablée dans un bar, cherchant du regard un amant potentiel, et dont la voix en off nous explique le plus simplement du monde quelle est sa situation. Lorsqu’elle finit par accrocher le regard d’un homme, on passe très vite et sans cérémonie à la scène de lit, suffisamment crue : la nudité est de mise, ainsi que la représentation assez frontale d’un rapport sexuel particulièrement actif, et bavard ce qui ajoute à l’impudicité de la scène. Très vite toutefois quelque chose dépasse la simple représentation franche et directe d’une histoire sur laquelle il ne faut finalement surtout pas finasser si l’on veut qu’elle franchisse la barrière de l’écran, et l’excitation de Jennifer semble alors s’amplifier jusqu’à l’exaltation qui n’a plus rien de sexuelle, mais s’accomplit dans la morbidité : nue, à califourchon sur son partenaire, s’agitant frénétiquement de haut en bas, Jennifer a saisi son amant par les cheveux et lui frappe la tête au sol avec une violence que le son répété du choc du crâne sur le parquet de la chambre suffit à exprimer. Dans une telle scène, l’érotisme atteint l’horreur, qui rejoint la farce, par sa froideur et sa simplicité tout autant que par ce que l’on ne parvient jamais à déterminer comme de la distance ou au contraire de l’intimité du metteur en scène avec son personnage. Jennifer est un monstre, elle le dit elle-même, elle le vit et nous le donne à voir, voilà tout. Au spectateur de savoir ce qu’il ressent. Plusieurs séquences se déroulent selon cette économie de mise en scène, qui mélange tous les codes des différents genres dont on pourrait penser qu’ils représentent encore une forme de marge à Hollywood quand en réalité, comme nous l’avons déjà dit, ils ont envahi toute la sphère du cinéma mainstream américain. Henenlotter, en les brassant, en les mélangeant jusqu’à y perdre le spectateur, fait pour le coup œuvre de subversion : nous ne savons pas exactement quel film nous regardons.
     On le sait depuis l’année dernière et la chronique de Basket Case, Henenlotter aime, voire défend une vision du monde qui demeure résolument à la marge. Son goût des monstres le dit parfaitement : ses proches sont précisément ce qui nous est lointain. L’horreur chez lui n’est donc jamais loin de la farce pour nous, et inversement. Et s’il filme cette jeune femme, qui revendique son statut d’inassouvie, c’est aussi qu’elle est une artiste, photographe de son état. Si elle ne peut jouir lors de ses ébats, tout au moins peut-elle profiter de ces moments pour sublimer littéralement sa frustration perpétuelle : en photographiant subrepticement le visage de ses amants au moment de leur orgasme, elle se compose une galerie de masques grimaçants qui sont tout à la fois grotesques, inquiétants et attirants. Des monstres, une fois encore, mais cette fois-ci métamorphosés par le truchement de l’œuvre d’art. Le cinéma d’Henenlotter, et ce film en particulier, respire quelque chose de l’incohérence : il ne semble pas possible de faire tenir ces deux choses ensemble, l’horreur et le désir, et pourtant c’est ce qui a lieu, provoquant par là l’insolite, l’étonnement, voire l’agacement. Car s’il y a une chose que demande le cinéma d’Henenlotter, c’est bien d’admettre que l’on est en terrain apparemment connu, en réalité profondément étranger. Une fois encore, chez lui, c’est bien le jeu de la transgression qui compte : un monstre n’est jamais que celui qui nous ressemble, jusque dans sa dissemblance.
     L’histoire de Bad biology connaît finalement son amorce véritable, lorsque l’on nous présente un second personnage, monstre également, Batz, un homme cette fois, dont le sexe pour des raisons que je vous épargnerai ici – mais dont il pourrait être aussi question à propos du cinéma d’Henelotter – a quasi pris une vie autonome de son « propriétaire ». Bien entendu, le jeune homme, en parfait miroir de Jennifer, est incapable de satisfaire cet appendice gigantesque et affamé, et il s’enfonce dans une dépression solitaire que seuls les drogues et calmants viennent adoucir. Nous entrons là dans une zone particulièrement déjantée, se demandant jusqu’où notre Franky va bien pouvoir aller… Et bien, il ira très loin, puisque le reste du film s’attachera à nous raconter comment finalement ces deux là vont se rencontrer, se trouver, et finalement s’étreindre à mort dans un dénouement à l’humour bouffon proprement saboteur…
     Ce qui compte là, il me semble, c’est que, si Henenlotter semble prendre le personnage de Jennifer un tout petit peu au sérieux, il n’en va pas de même pour celui de Batz. Très clairement, il choisit son camp, et donc son point de vue, et Jennifer domine le récit et l’histoire. C’est elle qui « sélectionne » Batz, qui le charme et le conquiert, voire l’abuse. Batz est soumis à son sexe, quand Jennifer soumet les hommes au sien. Une séquence dit tout de ce rapport à ses personnages : lorsque Jennifer libère son appétit sexuel, elle « ruine » ses amants, quand Batz, lorsqu’il s’affranchit de son désir, libère littéralement son sexe : celui-ci le quitte pour vivre sa vie en propre, filmée en caméra subjective par un Henenlotter qui s’amuse là des codes et canons du porno le plus trivial, lorsque la verge émancipée viole plusieurs jeunes voisines d’appartement, les fameuses next door girls fantasmatiques  de tous les cinémas populaires américains.
     On pourrait gloser sur une forme de cynisme de Henenlotter. Certes, il met en scène un couple dans lequel les rapports de domination semblent inversés, mais c’est pour aussitôt le tourner en ridicule, et revenir à flatter l’hétérosexuel dominateur qu’est le spectateur lorsqu’il se précipite en caméra subjective sur ces jeunes victimes, vaguement consentantes finalement. Rien que de très banal dans une certaine sphère d’imagerie décidément très visiblement phallocratique...
     Il y a quelque chose là de l’ordre du dégoût chez Henenlotter qui semble très désespéré en réalité.  L’amour n’existe pas, ce qui existe c’est un agencement qui semble déterminé à l’avance : les beaux avec les beaux, les moches avec les moches, les monstres avec les monstres. De la norme, et rien que cela. L’exact même discours des ex-petits amis des deux personnages au moment de leur rupture est éloquent : tout est bien agencé, comme cela doit être. Le désordre, dès lors qu’il s’introduit dans cet écosystème ordonné, forcément génère de la violence, parfois salvatrice, le plus souvent mortifère. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le monstre, lorsqu’il se « montre », le plus souvent malgré lui, lorsqu’il est découvert devrait-on dire, lorsqu’il est sous la lumière, fait lui-même miroir à la violence sourde et invisible de cette normalité, dès lors que l’on en est rejeté. C’est aussi de ce point de vue du mutant  – et il faut voir cette séquence filmée depuis l’intérieur du sexe de Jennifer ! – du monstre inadapté à son environnement, que filme Henenlotter, avec un aplomb radical et désespéré, qui finit tout de même par confiner à la désinvolte série Z. Un crachat à la face du spectateur, si l’on voulait conclure par une note décidément graveleuse…

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