dimanche 4 octobre 2015

4/31: Destination... Lune ! (Destination Moon), Irvin Pichel, 1950, USA. de 0h16'38" à 0h16'42"







            Afin de convaincre industriels et savants que le voyage sur la lune est possible, Jim Barnes, avionneur, et le Général Thayer projettent un dessin-animé démontrant très pédagogiquement sur quels principes physiques repose leur projet. Un plan du cartoon montre Woody Woodpecker, astronaute à son corps défendant, redescendre de sa fusée soulagé de retrouver la terre. Et épaté d'avoir réussi l'aller retour sur la lune, dont il avait parié sur l'échec.

            Laïka n'a pas été le premier être vivant dans l'espace, et par la grâce de la fiction, les Etats-Unis n'ont pas perdu la première bataille de la guerre- froide- des étoiles. La chienne soviétique Laïka  a été précédée, 7 ans avant, d'un célèbre pic-vert américain, Woody Woodpecker !

            Un dessin-animé coloré, aux traits stylisés, au héros aimé de tous, et aux arguments scientifiques simplifiés... Tout rappelle le registre du film de propagande. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. L'aller-retour vers l'espace ? Pari tenu ! Avec une légèreté et une décontraction dont seuls sont capables les true american heroes, Woody s'est laissé embarquer pour l'espace. Vêtu d'une superbe combinaison verte il redescend de sa fusée surtout étonné d'avoir à lâcher les 2 dollars de son pari perdu. L'oiseau n'aurait jamais cru le voyage dans l'espace possible.

            Représentant parfait de l'américain lambda, Woody n'y aurait jamais crû, mais était prêt à y croire. Contrairement à Robert Heinlein, qui y croit depuis le début. C'est le célèbre auteur de Starship Troopers et de l'Histoire du futur. Portant le projet à bout de bras, l'écrivain s'installe à Hollywood pour garder le meilleur contrôle sur le projet. L'auteur travaille de concert, semble-t-il, au roman inaugural de son Histoire du futur , L'homme qui vendit la lune[1], dont l'argument est très proche de celui du film de Pichel, et les problématiques identiques. Qu'on en juge par cet extrait:

" Par conséquent... je propose que nous construisions une fusée interplanétaire et que nous l'envoyions sur la Lune ! "
Dixon rompit le silence. " Delos, vous déraillez ! Vous venez de dire que ce n'était plus possible. Maintenant, vous parlez de construire une fusée."

            Car pour Heinlein, l'enjeu dépasse largement celui du cinéma. On connaît le patriotisme militariste de l'auteur- à l'époque en tous cas- et il s'exprime ici par la bouche du Général Thayer, conscient que ses mécènes éventuels n'ont pas été convaincus par Woody. La lune, prévient le militaire, ne restera pas longtemps le satellite pacifique et inhabité qui éclaire les nuits des terriens. Le premier à installer une base là-bas gagnera une guerre qui cessera d'être froide sitôt les lance-missiles soviétiques déplacés là-haut .
            Or, Heinlein est convaincu de la faisabilité scientifique du voyage, le plus grand obstacle, dans le livre comme le film, étonnamment, demeure l'incrédulité des décideurs. A commencer, donc par le peuple américain, maillon essentiel de la nation qui aime se voir comme la plus grande démocratie du monde. De San-Francisco à Dallas, du New Jersey à la Floride il faut convaincre le spectateur des drive-ins et des doubles programmes de l'importance vitale d'un projet spatial américaine.

            Avec un poil (enfin... une plume !) de démagogie, c'est donc au film dans le film qu'est confiée cette tâche. Et c'est donc plus sur le sens du défi, sur le mode "chiche ou pas chiche", que Woody est invité à tenter le coup, plutôt qu'en faisant appel à l'ambition et la curiosité scientifiques du pic-vert et de ses concitoyens spectateurs qu'Heinlein vend son idée. Ajouter à cela la pointe d'humour inhérente au cartoon, et la force d'une "démonstration" accessible à tous, et il est difficile de dire que les auteurs du film manquent d'adresse réthorique. La conquête de l'espace ? Un pari ludique plus qu'une aventure scientifique !

            L'esthétique du dessin-animé marque d'ailleurs le film bien au -delà de ce plan, et signale ses limites. A l'image de Woody glissant le long de l'échelle de la fusée- réalisé, comme on le sait, en posant une série de feuille transparentes décomposant le mouvement sur le décor immobile sous la caméra, la mise en scène de Pichel semble incapable de sortir d'une vision en deux dimensions. Problématique lorsqu'il s'agit de figurer un voyage à travers l'espace.
            Les décors sur la lune sont des paysages peints, sur la fusée et à l'intérieur, les personnages se déplacent presque toujours latéralement. La navette elle même, toujours présenter sous le même angle effectue toujours à l'écran des rotations en cercle, jamais dans une sphère.Les astronautes son revêtus de combinaisons aux couleurs pimpantes: vert, rouge, jaune, bleu... et s'en amusent d'ailleurs.
            Toujours à la manière d'un dessin-animé, la fusée va glisser sur la surface étoilée du vide spatial, étoiles elle-même immobiles car, comme l'explique un personnage, sans point de repaire ni air pour créer une résistance, l'extrême vélocité de la navette passe à l'image pour de l'immobilité. Peut-être, mais il semble surtout qu'il y a là une incapacité du metteur en scène à trouver les moyens plastiques adéquats.

           Réalisée par Walter Lang, auteur attitré de Woody Woodpecker, la séquence animée va en fait fournir au film son régime esthétique, repris tel quel par un Irvin Pichel évidemment réduit au rang de simple exécutant.
          
            Au fond, les perspectives esthétiques spontanément choisies pour la mise en image du scénario trahissent la précocité des idées de Heinlein, et l'incapacité des destinataires du message, devant comme derrière la caméra à l'envisager vraiment. Pas étonnant, dès lors, de comprendre le peu d'écho du film de Pichel ailleurs que dans la sphère du divertissement, et les huit années qui séparent encore sa sortie de la création de la NASA. Toujours prêts à parier, les américains, oui, mais encore faut-il savoir sur quoi on mise !



[1] Il ne s'agit pas, néanmoins, du roman sur lequel est officiellement basé le film. Celui-ci a été inspiré par Rocket Ship Galiléo, même si l'intrigue, en fait, est plus proche de celle de L'homme qui vendit la lune.

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