samedi 29 octobre 2016

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Dès qu'on est mordu, c'est fichu. Fondé, comme le mythe du vampire, sur la dynamique d'une transmission par la morsure, et un implicite sexuel très marqué, la figure du Loup-garou substitue aux motifs de la séduction et de la relation proie/prédateur ceux de l'héritage et de la relation filiale. Littéralement parfois, comme lorsque Joe Johnston fait, dans sa relecture du classique fondateur de George Waggner, du père de Lawrence Talbot l'origine de la lignée de lycanthropes que son fils va poursuivre, plus symboliquement, dans le chef d'oeuvre de John Landis, An american werwolf  in London, lorsque David Kessler hérite, par accident, de toute la violence du XXème siècle.

Si le vampire est condamné à une éternité de prédation jouissive et jamais rassasiée, le Loup-garou, son pendant mélancolique, semble avoir pour destin une culpabilité dévorante dont le seul horizon est la mort. Figure tragique du fantastique par excellence, son récit se clôt souvent par son exécution, avec parfois pour satisfaction d'avoir enrayé le cycle de transmission de la violence. C'est ce noir destin qui tend, sur sa brève durée, le film de Landis, et dont l'ombre grandissante, au fur et à mesure que l'inévitable conclusion approche, colore l'humour du film d'une teinte noire. Son intrication avec le récit, et l'effet unique qu'il produit n'a jamais plus été retrouvé dans le genre, malgré les tentatives, parfois honorables des imitateurs de ce film fondateur, mais orphelin.

Car An american werewolf in London est bien plus qu'une comédie fantastique. Traversé de scènes oniriques stupéfiantes, le film est souvent plus proche du malaise du cinéma de David Cronenberg, que des pochades de la parodie. Rire désespéré face à une absurdité existentielle, et toujours fondé sur un décalage entre la situation objective représentée, et ce que les personnages se convainquent d'en percevoir. Comme durant cette ouverture, ou deux touristes, Jack et David, ironisent sur leurs vacances, censées être un moment de retrouvailles au soleil, mais qui virent à la randonnée forcée sous le crachin. Mais qu'imaginaient-ils en choisissant d'aller camper dans les highlands écossais ?!

Il y a quelque chose de très moderne chez ces deux héros traversant hagards et comme surpris des situations qui les prennent au piège, mais qu'ils ont eux-même provoquées. Y être sans y être, en quelque sorte. Un divorce paradoxal loin d'être compris par les ruraux qu'ils vont croiser, et dont les mises en garde ne servent à rien. Conjurés de ne pas prendre de chemin de traverse à travers la lande, les deux randonneurs s'y précipitent, avant de s'inquiéter de se perdre...

Ni l'un ni l'autre n'en reviendra, malgré les apparences. Ni Jack, tué par une bête sauvage, ni David, qui a survécu mais qui est condamné sans le savoir par sa morsure. Car la bête est un loup-garou, et elle a transmis à David sa malédiction. Dès lors, David est assailli par des visions cauchemardesques, comme si son inconscient cherchait à le mettre en garde, à moins que cela ne soit là les signes avant-coureurs de la transformation à venir. On est rarement confronté si directement à la psyché d'un héros. Et un détail fondamental rend son traitement par Landis particulièrement remarquable.

Lorsqu'ils sont attaqués, Jack frappé le premier, appelle son ami au secours. Mais celui-ci, sitôt comprise la menace, a préféré s'enfuir. Se ravisant, il fait demi-tour, mais trop tard. Lorsqu'il arrive près de lui, Jack est mort.

Cette lâcheté initiale prend dans la suite du récit une résonance inattendue, en particulier dans ces scènes oniriques. Hanté par le fantôme zombifié de Jack, David voit sa famille massacrée par d'autres zombies, habillés d'uniformes nazis ! Difficile de ne pas voir dans cette étrange idée un moyen de faire de David le réceptacle d'une culpabilité qui le dépasse totalement- d'une certaine manière, sa lâcheté est celle de tous les lâches, et la violence qu'elle déchaîne en n'entravant pas la bête est de celle qui anéantit l'humanité tout entière. Pris de vertige à l'idée des pulsions incontrôlables qu'il sent grandir en lui, David d'abord révolté, envisage de plus en plus sérieusement de mettre fin à ces jours, comme l'y encourage Jack à travers ses visions.

Une fois qu'il a compris qu'il ne pourrait pas empêcher le surgissement de la bête qu'il devient à chaque pleine lune, David  n'a plus qu'un souhait, se rendre à la police. Mais personne, sous sa forme humaine, n'accepte de l'arrêter ! Forcé de se terrer dans un cinéma porno, sorte de refuge des pulsions, il  est surpris par une nouvelle transformation. Le carnage commence parmi les rares spectateurs, et David est vite acculé par la police dans une ruelle. Son amante, Alex, qui espère encore réveille l'homme pour endormir la bête s'interpose...

Seul réconfort dans le terrible destin enserre David dans sa main d'acier, la brève rencontre vécue avec Alex n'en est que plus belle. Évidente, sincère, elle nait d'un coup de foudre d'autant plus touchant qu'il n'est jamais l'objet de l'ironie de Landis. On reconnaît bien entendu dans la rencontre charnelle si vivante des deux personnages la pulsion érotique doublant si idéalement la pulsion morbide de tant de films fantastiques. L'interprétation de David Naughton, à fleur de peau mais capable d'une ironie désarmante n'est pas pour rien dans la réussite du film. Il est d'autant plus émouvant que son visage étant méconnaissable sous celui du loup, il n'a pas à jouer le versant bestial de son rôle, mais seulement l'humain déchiré et meurtri par les fautes de la bête qu'il abrite.

La mort de David, sous le feu des forces de l'ordre, alors qu'il bondit aveuglément sur celle qui l'a recueilli et soigné, n'achève rien. Par un raccord glaçant après avoir vu tomber la bête, Landis révèle le corps humain de David, nu, percé, dérisoire. Surtout, il est identique à celui de son bourreau, désigné de la même façon et par le même procédé au début du film, lorsque après qu'elle ait été abattue par les écossais, on découvre que la bête était en fait un homme.

Ainsi rien ne cesse. Celui qui a la lâcheté de ne pas s'interposer face à la violence la plus bestiale et arbitraire, ou qui a le malheur d'en être le témoin direct ne peut se relever d'un tel traumatisme. La violence, qu'il le veuille ou non, anéantit une part de son humanité. Et le rire qui accompagne cette révélation terrible n'a rien de moqueur. C'est, comme on dit, la politesse du désespoir.


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